Les 26, 27 et 28 février 2010 s'est tenue la première édition du "Projet Intercampus" organisé par Call ON'U.
Le thème sur lequel les délégués ont négociéétait le Sommet de Copenhague sur l'Environnement, qui s'était déroulé deux mois plus tôt.
Nos invités étaient :
- Mme Claire Boasson, experte auprès du Programme des Nations Unies pour l'Environnement (PNUE)
- M. Joachim BITTERLICH, vice-président de Veolia Environnement
- M. Jean Jouzel, Vice-président du GIEC, prix Nobel de la Paix 2007
Cette simulation des Nations Unies a été suivie par Canal +, et des extraits ont été diffusés à une heure de grande écoute, dans l'émission "Dimanche +".


Récit d'une journée au NMUN NY :
La salle se remplit rapidement. Il est à peine 8 heures, le « roll call », ou appel de début de séance, a déjà commencé. Les retardataires se pressent, s’assoient discrètement dans les derniers sièges du fond, en espérant que leur pays n’a pas encore été appelé. Pendant que les chefs de séance, appelés le « dais », égrainent les noms des pays, je regarde autour de moi. Cette salle du premier étage de l’hôtel Sheraton de New York est très vaste. Elle regroupe des centaines de personnes, assises sur de solides chaises bien alignées. Tous sont étudiants comme moi, mais ils sont aussi diplomates en herbe depuis trois jours, au sein du premier comité de l’Assemblée Générale, et ils tentent de freiner l’expansion du trafic illicite d’armes, puisque c’est le thème de la négociation. Les murs bleus feutrés et la moquette travaillée rendent le moment solennel. En costumes ou en tailleurs, tous les participants affichent un air sérieux. Le jour est important.
« India is present and voting ». Ca y est, ça a commencé pour moi. A l’appel du nom de mon pays, je me suis levé et ai crié la phrase bien haut. J’aurais pu la raccourcir, mais non, il fallait que j’ajoute « and voting ». Je dois m’affirmer, tout le monde doit savoir que la délégation de l’Inde sera un acteur incontournable aujourd’hui. Je sais que c’est important. Nous sommes au troisième jour des négociations, et le vote aura lieu impérativement demain. Il faudra donc continuer à négocier aujourd’hui, continuer à défendre la position indienne, tout en fusionnant avec le projet de résolution emmené par la Malaisie. Ce ne sera pas une chose facile, mais il faudra y arriver, le président de séance nous l’a ordonné hier. C’est en effet lui qui valide les projets, et il nous a fait clairement comprendre que notre position était très proche de celle de la Malaisie, et qu’en conséquence, il ne pourra pas retenir les deux : soit nous fusionnons, soit aucun ne sera présenté au vote. Sur le fond, cela semble facile, car mis à part quelques détails, les positions sont similaires. Cependant, quand deux pays se prétendent leaders, il est difficile de trouver un compromis.
Je regarde l’écran géant qui trône à coté du bureau du président de séance, face à tous les délégués. Il affiche une simple feuille Excel, sur laquelle est inscrite une liste de pays. C’est la liste des pays qui feront un discours. L’Inde n’apparaît que bien loin dans la liste, probablement que mon partenaire et moi ne prendront plus la parole en public. Nous avions discouru dès le premier jour, et étant donné que 192 pays sont représentés ici, il faut attendre très longtemps avant d’avoir une nouvelle opportunité.
Les discours s’enchaînent, un rituel de politesse s’installe : le délégué appelé se lève, se positionne face à un des micros au milieu de la salle, remercie le président de la séance, lit le discours qu’il a préalablement écrit, puis va se rasseoir sagement. J’écoute les arguments des uns et des autres, je prends des notes, je les analyse, j’en parle avec mon partenaire, et nous réfléchissons à la manière de procéder avec chaque pays. Une voix s’élève, et rompt l’ambiance feutrée qui s’était installée. C’est le délégué du Zimbabwe, un homme grand et fort. Il fait un discours grandiloquent, et tient des propos démesurés. Il était venu me parler hier afin que je me rallie à ses positions, et j’avais déjà remarqué son attitude trop agressive. Je lui avais répondu poliment mais n’avais pas donné suite à sa requête.
Plus d’une demi-heure s’est écoulée depuis le début des discours. Le temps passe vite, et déjà le président de séance lance cette question, maintenant familière « Is there any motion on the floor ? ». De nombreux délégués se manifestent aussitôt. Comme à chaque fois, il y a toujours beaucoup de demandes de motions. Un délégué interrogé demande une suspension de séance pour une heure, un autre pour une heure et demie. Un vote est organisé, la seconde motion est approuvée. Nous sommes désormais en « caucus ».
Les caucus sont des moments cruciaux dans la négociation. Ce sont des débats libres, mais formalisés par certaines règles, notamment une limitation de durée. Durant ces débats, de petits groupe de discussion de forment. En début de négociation, les caucus permettent de clarifier les positions de chacun, d’échanger des idées, puis de formaliser des projets de résolution. Par la suite, ils servent à convaincre les autres délégations de rejoindre le projet de résolution que l’on soutient, et si nécessaire, ils sont l’occasion de fusionner des projets similaires.
Mon partenaire me montre une direction. J’aperçois Claude et Eric, les représentants des Etats-Unis d’Amérique, avec qui nous avions travaillé les jours précédents. Ils sortent de la salle en compagnie des délégués de la Malaisie et de quelques autres. Nous pressons le pas, il ne faut pas que la négociation débute sans nous. Durant les deux premiers jours, nous avions collaboré avec les Etats-Unis, la Chine, la Russie, la France et le Brésil. Sur le sujet des ventes illicites d’armes, nous étions rapidement tombés d’accord. Ce n’est pas souvent le cas lorsque l’on traite d’autres affaires. Mais là, les relations avec ces délégués étaient cordiales, et nous en avions profité pour discuter efficacement. Hier, nous avons commencé à « payer le prix » de cette entente entre « grands ». Pour discuter plus librement, nous nous étions regroupés au sous-sol, à bonne distance de la salle de conférence, de sorte qu’aucun autre pays ne vienne nous importuner. Cela fut une bonne chose dans le sens où un projet de résolution fut rapidement élaboré – la rapidité est quelque chose de très important étant donné la courte durée de la négociation. Pourtant, lorsque nous sommes allés à la rencontre des autres pays, on nous a reproché de ne pas avoir tenu compte de leurs avis. Il a donc fallu argumenter longuement pour obtenir le nombre de signatures nécessaire à la validation du projet de résolution.
Peut-être que cette méthode qui excluait les autres pays va encore nous porter préjudice. La Malaisie s’est fait le leader des pays d’Asie du Sud-Est, rôle qui aurait dû être joué par l’Inde. Peut-être un peu trop tentés par l’occasion de faire partie des « grands » dans ces négociations, nous avons délaissé nos voisins … à tort. Nous avons voulu apparaître aux côtés des plus grandes puissances mondiales plutôt qu’endosser le rôle de leader régional. Il nous faut cependant négocier avec la Malaisie, avec en arrière plan les critiques de ses soutiens envers notre choix de négociation. Nous préférons donc laisser parler en premier les Etats-Unis, qui sont très impliqués dans le sujet.
Nous descendons tous au sous-sol, là où nous avions travaillé les jours précédents. Nous nous asseyons autour d’une table, prêts à reprendre point par point les projets de résolution de chaque groupe de pays. D’abord, chacun relit le projet de l’autre, et note ce qui diffère et ce qui sera facile à regrouper. La discussion débute sur les points qui sont similaires. On s’accorde plus ou moins rapidement sur chacun d’eux, puis nous abordons d’autres points, plus délicats. Là, la situation se crispe rapidement, chacun souhaitant voir son point de vue s’imposer. Nous réalisons que ce n’est pas la bonne méthode pour aborder la négociation. Mais nous verrons cela tout à l’heure, il est déjà l’heure de revenir en salle de conférence pour la suite des débats.
Nous nous installons, et comme en début de séance, chaque pays appelé fait son discours. Les positions de chacun sont maintenant claires, étant donné que la négociation est déjà bien entamée, et que nous sommes dans une phase où chaque bloc cherche des signataires, afin d’être prêts pour le vote des résolutions le lendemain. Depuis quelques temps déjà, nous nous sommes aperçus que les points de divergence avec les autres pays portaient sur le caractère global ou régional, et sur le caractère légalement contraignant ou non de la résolution finale. Nous défendons un accord prévoyant un renforcement des pouvoirs régionaux sur le contrôle des armes, accompagné de mesures non légalement contraignantes, car nous sommes convaincus de l’inapplicabilité de ces mesures et de l’injustice que cela représenterait pour des pays qui ont des difficultés à contrôler leurs frontières, non pas du fait de leur mauvaise volonté, mais du fait de la fragilité qui caractérise certains États. Au contraire, beaucoup de pays, principalement africains, souvent les principaux concernés par le trafic d’armes, estiment que la faute pèse sur les pays producteurs d’armes. Ils privilégient donc un traitement global du problème et prônent un accord légalement contraignant. Nous ne sommes pas réfractaires à une approche à l’échelle mondiale, d’autant plus que certains aspects de notre résolution vont en ce sens. Nous sommes par exemple favorables à la mise en place d’un système mondial de traçage des armes produites. Mais en ce qui concerne le trafic à proprement parler, nous préférons aider à la création d’instances régionales.
Une quinzaine de pays font leurs discours, jusqu’à ce qu’une autre motion soit votée qui suspend de nouveau le débat, pour deux heures cette fois-ci. Avant de retrouver la délégation malaisienne, nous décidons de modifier notre approche. Nous sommes trop nombreux. Après quelques tergiversations, nous nous mettons d’accord pour réduire le cercle de négociation. La Russie, la Chine et le Brésil, qui n’avaient que très peu parlé lors de la précédente rencontre, acceptent de se mettre en retrait et de laisser négocier les deux délégués des Etats-Unis et moi-même. En effet je demande à mon partenaire de rester en haut, pour ne pas reproduire les mêmes erreurs que la veille, et pour voir si les signataires du projet de résolution emmenés par la Malaise seraient prêts à signer un projet fusionné. Il accepte.
Nous redescendons au sous-sol. Autour de la table, nous ne sommes donc plus que quatre. C’est beaucoup plus facile pour communiquer. Les points sur lesquels nous avions des divergences sont réexaminés. Nous sommes d’accord sur le fait que l’accord doit privilégier la voie régionale et ne pas être légalement contraignant. Pourtant la situation reste bloquée quant à la mise en place de cette voie régionale. Je reste silencieux, et laisse les Etats-Unis parler. Ils sont impressionnants et ont l’air particulièrement bien préparés. Mais face au blocage de la Malaisie, ils perdent patience et le ton commence à monter. Sentant la situation s’envenimer, je me dois d’intervenir et jouer le rôle d’arbitre dans la négociation, d’autant plus que je pense avoir un élément susceptible de mettre tout le monde d’accord. En relisant mes notes, je viens de m’apercevoir que le type d’agence régionale que souhaite la Malaisie existe déjà et a malheureusement prouvé son inefficacité. Je prends la parole et explique calmement ma découverte. Après quelques échanges, je réussis à convaincre tout le monde.
Il est 14 heures passé, et nous avons tous faim. J’ai à peine le temps de m’acheter un sandwich que c’est déjà l’heure de revenir en session. Il serait très impoli de manger dans la salle de conférence. Tant pis, j’attendrai encore.
Encore une fois, la plupart des résolutions ne sont pas achevées, et un nouveau caucus arrive rapidement. J’avale mon sandwich, et je retourne vers les autres délégués avec qui je négociais. Il nous faut maintenant rédiger le projet de résolution. L’écriture va relativement vite, maintenant que nous sommes d’accord. Nous nous inspirons des phrases utilisées dans les deux anciens projets, et nous les modifions un peu. Une fois le texte terminé, nous l’imprimons et le présentons à la présidence de la séance. Il nous est d’abord demandé d’apporter des rectifications, quelques tournures n’étant pas adaptées à la rédaction d’une résolution ou la rigueur de mise en forme n’étant pas suffisante. Nous procédons aux modifications.
Mon partenaire m’ayant dit que les signataires du projet malaisien étaient prêts à nous suivre, c’est donc confiants que nous allons tous à leur rencontre. La plupart d’entre eux signent facilement, après quelques explications sur les apports.
Il est déjà 18 heures et la séance est levée. Elle reprendra à 20 heures. Je dois tirer parti au mieux de cet intermède en me reposant. Je sors retrouver les étudiants de ma délégation, et d’autres étudiants issus des autres délégations d’ESCP Europe. On discute un peu et on compare l’avancée des négociations dans chaque comité. Je pars en suite dans ma chambre, m’allonger un peu, puis avec quelques autres délégués, je vais me balader sur Times Square, qui se trouve à deux pas de l’hôtel.
Il faut revenir dans la salle de conférence pour la dernière session de la journée. Rapidement nous nous retrouvons encore en caucus. Nous sommes sereins, nous avons un nombre de signataires plus que suffisant et notre projet de résolution qui a été accepté et sera soumis au vote demain.
Nous continuons à discuter avec d’autres délégués, pour les convaincre de voter notre résolution. Nous en voyons d’autres s’agiter car ils n’ont toujours pas achevé leur résolution, ou n’ont pas le nombre de signataires requis. Il est 22 heures. La session est suspendue et reprendra demain à 8 heures, pour la dernière journée de négociation. Nous verrons si nous avons été suffisamment convaincants.
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